Les Érythréens continuent de fuir leur pays

 L’Érythrée célèbre cette année les 25 ans de son indépendance. Mais dans le pays, l’heure n’est pas à la fête : chaque mois, plusieurs milliers de personnes, jeunes pour la plupart, fuient la misère extrême et l’autoritarisme du régime.

Il y a un peu plus de 25 ans ans, l’Érythrée s’émancipait de l’Éthiopie, après une guerre de plus de trente ans. Aujourd’hui les 6 millions d’habitants de ce petit pays de la corne de l’Afrique, qui borde la Mer Rouge, vivent avec moins d’un dollar par jour en moyenne. Pourtant l’extrême pauvreté n’est qu’une des causes de l’exil de la population.

Selon le Haut Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés (HCR), environ 5000 personnes quittent le pays chaque mois. « Ce sont souvent des jeunes, issus des centres urbains et de la capitale Asmara. Ils sont plutôt éduqués et doivent disposer de fonds pour payer les passeurs », explique Léonard Vincent, journaliste à RFI et spécialiste de la région.

« La pauvreté est la conséquence d’une mauvaise gestion de l’économie par la dictature », estime Léonard Vincent. L’auteur du livre « Érythréens : fuir ou mourir » affirme que les jeunes de ce pays « n’ont plus rien à perdre : ils n’ont pas de perspective d’emploi et sont victimes de la brutalité du régime ». C’est ce qui les pousse à entreprendre un voyage à l’issue incertaine, souvent au péril de leur vie.

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Source : HCR, 2015

La « Corée du Nord » de l’Afrique

A la tête de l’Érythrée, Isaias Afwerki. En poste depuis un quart de siècle, l’indéboulonnable président tient son pays d’une main de fer. Pour Alain Gascon, professeur émérite à l’Institut français de géopolitique (IFG), « c’est l’une des pires dictatures du monde ». Une dictature particulièrement fermée, ce qui vaut au pays le surnom de « Corée du Nord de l’Afrique ».

Depuis la fin de la guerre d’indépendance avec l’Éthiopie, le pays est toujours en état d’urgence. « L’armée et le régime ont les plein pouvoirs, et tous les opposants sont des traîtres », poursuit l’universitaire. Selon lui, des personnes sont emprisonnées depuis plus de quinze ans, sans jugement, pour avoir demandé les élections normalement prévues par la Constitution. En un quart de siècle, les Érythréens n’ont jamais voté.

« Il n’y a pas de liberté politique, religieuse, économique, et pour éviter le service national, les gens entrent dans la clandestinité ou fuient. » Alain Gascon en est sûr : le service national, qui existe depuis la naissance de l’État érythréen, serait l’une des principales causes de l’hémorragie migratoire que connaît le pays.

Obligatoire pour toutes les personnes majeures, ce service peut durer plusieurs années. Il peut être effectué sous la forme d’un service militaire. « Il n’y a plus d’université, et dès la fin des études, les jeunes sont placés dans des camps de l’armée ou dans des entreprises, explique Alain Gascon, leur avenir est bouché ». Et de résumer : « Ce n’est pas de l’esclavage, mais ça y ressemble fortement ».

Des réfugiés érythréens dans un camp humanitaire en Éthiopie

Des réfugiés érythréens dans un camp humanitaire en Éthiopie. Crédit photo : Flickr

L’Érythrée justifie ce service national par le besoin de protéger le pays. Il existe depuis l’indépendance un conflit latent avec le voisin éthiopien, notamment pour des motifs frontaliers. « Si l’Éthiopie respectait les décisions prises par la commission de tracé des frontières de l’ONU, l’Érythrée n’aurait plus besoin de réquisitionner sa population comme elle le fait », estime Patrick Ferras, ancien du renseignement français et directeur de l’Observatoire de la corne de l’Afrique. Cette position ne fait pas l’unanimité : d’autres, comme Alain Gascon pensent que ce conflit larvé avec l’Éthiopie sert surtout de prétexte à Isaias Afwerki pour maintenir l’état d’urgence en Érythrée.

Érythrée, entre diaspora et autarcie

Pour Patrick Ferras, « environ 10% de la population érythréenne survit grâce aux aides alimentaires des pays occidentaux et des ONG. » Pourtant, le pays est l’un des plus fermé au monde : les touristes n’ont pas le droit de quitter la capitale sans visa, et le régime a tendance à considérer les humanitaires comme des espions étrangers. « Le gouvernement a une vision paranoïaque et complotiste de la scène internationale, développe Alain Gascon, d’où une certaine tendance à l’autarcie. »

Cette peur de l’extérieur n’empêche pas l’Érythrée d’accueillir des troupes saoudiennes, pour leur permettre d’intervenir au Yémen. « Épisodiquement, les finances érythréennes sont remises à flot par des dons providentiels de l’Arabie Saoudite ou du Qatar » affirme Léonard Vincent. Et de poursuivre : « Des entreprises chinoises, russes, ou même canadiennes investissent dans les mines d’Érythrée, et la possible présence d’hydrocarbures dans les sous-sols du pays pourrait accroître la tendance. »

L’Union européenne fait aussi partie des soutiens de l’Érythrée, et l’aide à la fois à se développer économiquement… et à mieux garder ses frontières, pour tarir le flux de migrants. Les Érythréens étaient la deuxième nationalité la plus représentée dans les entrées illégales sur le territoire de l’Union en 2015.

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Source : Frontex

Aujourd’hui, entre 1/4 et 1/3 de la population érythréenne vivrait à l’étranger selon Léonard Vincent. Ils sont à l’origine d’une manne financière vitale pour le pays : « La loi impose à tous les membres de la diaspora de verser 2% de leur revenu au gouvernement, sans quoi, on les menace de s’en prendre à leur famille », explique Alain Gascon. Preuve qu’en dépit d’une autarcie affichée, le pays dépend de l’étranger.

Deux très bons reportages :

Sur la situation en Érythrée, au delà de l’image que veut en donner le gouvernement : Un visa pour l’Érythrée, l’un des pays les plus fermés du monde (Nicolas Germain et Roméo Langlois pour France 24)

Sur l’horreur de ceux qui tentent de fuir leur pays, entre rançonnage, torture, et difficultés d’intégration une fois arrivés en Europe : Voyage en barbarie (Delphine Deloget et Cécile Allegra, Prix Albert Londres 2015)

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