Patagonie : la magie du bout du monde

A plus de 2 000 kilomètres au sud de Santiago, à l’extrémité du continent américain, se trouve la Patagonie, qui chevauche le Chili et l’Argentine. J’ai passé une petite semaine dans ce bout de terre au goût de bout du monde, côté chilien. Sensations garanties.

L’invitation au voyage

Patagonie, détroit de Magellan, cap Horn, Terre de Feu, Ushuaia… Ces noms ont le goût du rêve, ils sont ceux de l’aventure. Lointaines, ces localités et leur évocation font fleurir en nous les aspirations au voyage. Quand je pense à la Patagonie, je pense au gaucho, son maté, son poncho et son chapeau, à cheval pour surveiller son innombrable bétail ; quand je pense à la Patagonie, je pense à tous les navires et leurs marins que les eaux froides ont engloutis. Mythifiée par des générations de littérateurs et d’explorateurs, cette région recouvre un petit tiers des territoires chilien et argentin, soit plus d’un million de kilomètres carrés.

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La ville de Punta Arenas, au bord du détroit de Magellan (Crédit Photo : FL)

Alors, quand on met pied à terre à l’aéroport de Punta Arenas (« pointe ensablée »), ville la plus au sud du continent côté chilien, on s’attend à tout. Punta Arenas, qui compte plus de 100 000 habitants n’a pourtant en elle-même pas grand-chose à offrir. Située sur la rive nord du détroit de Magellan, la ville fait face à l’île de la Terre de Feu, ainsi nommée par les Espagnols du XVIe siècle qui s’étonnèrent des nombreux brasiers qu’y allumaient les indigènes.

L’architecture de Punta Arenas est révélatrice du passé de cette région. Les vieilles maisons de pêcheurs faites de bois, de tôle et de couleurs, reléguées dans les périphéries, cohabitent avec des bâtiments coloniaux et d’autres plus modernes – comme une immense (et immonde) tour de verre située sur le front de mer et accueillant le tout nouveau casino de la ville. Un argument de taille pour attirer les touristes fortunés ?

Marins, treillis et touristes

Car sans le tourisme, la Patagonie se mourrait économiquement parlant. Quoique la pêche s’y maintienne, le transit commercial maritime, à l’instar de ce qui s’est passé à Valparaiso, a singulièrement décru, si ce n’est disparu, depuis l’ouverture du canal de Panama qui évite aux bateaux de fréquenter les eaux hostiles du détroit de Magellan. Témoignage vivant du passé de cette terre d’accueil des marins : les innombrables boîtes de strip-tease, probablement anciennes maisons closes que compte Punta Arenas.

La Patagonie demeure cependant militairement stratégique : les bases militaires côté chilien sont nombreuses, puisque jusque tard dans les années 1970, les dictatures argentine et chilienne envisageaient d’en venir aux armes pour assurer des frontières longtemps contestées – et tracées au cordeau plus ou moins aléatoirement vers la fin du XIXe siècle.

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La bien nommée « route de la fin du monde » (Crédit Photo : FL)

Si les habitants vivent donc largement du tourisme, la région pourrait finalement en pâtir. En dépit de leur nombre croissant, les hôtels, restaurants, et autres agences de voyages proposent des prix étonnamment élevés. Aujourd’hui, seuls les plus riches ont le privilège de troubler la quiétude d’une région longtemps faiblement habitée. Beaucoup de Chiliens n’ont d’ailleurs jamais eu le loisir de visiter la Patagonie. Quand le tourisme se fera accessible au plus grand nombre, il faudra aux habitants une forte conscience écologique et historique pour résister à l’invasion.

Un goût de bout du monde

La Patagonie fait partie de ces endroits où l’homme blanc s’est échoué par accident, et où il s’est installé par fierté. Un défi qu’il s’est lancé à lui-même et à l’environnement. Les éléments lui ont fait comprendre qu’il n’était pas le bienvenu – les premiers indigènes le savaient déjà, et respectaient trop la Nature pour lutter contre elle. Les noms et les lieux évoquent une histoire douloureuse et témoignent de la rigueur de la vie australe : Puerto del Hambre (« port de la faim »), dont la population a été décimée par la famine, le Fort Bulnes, délaissé car invivable, le fjord « Ultima Esperanza » (« dernier espoir »), qui a donné son nom à la province de Puerto Natales, au nord de Punta Arenas, la « route de la fin du monde », qui rallie entre autres ces deux villes… En parlant de route d’ailleurs, il n’y a aucun moyen de descendre jusqu’au sud de la Patagonie chilienne en voiture sans passer par l’Argentine (ou sans emprunter un onéreux ferry) – soit un périple de trois jours depuis Santiago. Preuve s’il en est que cette terre, malgré notre présomptueuse démiurgie, reste encore un peu insoumise.

Quoique rare et clairsemée, la population patagonne (moins de deux habitants au kilomètre carré) est foncièrement métissée. Plus qu’en beaucoup d’autres régions d’Amérique du Sud, les apports européens (Slaves, Allemands, Français) sont nombreux, et les locaux sont aujourd’hui l’évident produit de rencontres fructueuses entre indigènes et colons occidentaux. La région est aussi désertée par ses jeunes, qui préfèrent pour beaucoup aller étudier plus au nord, le plus souvent à Santiago.

5h30 : le soleil se lève à Torres del Paine

5 h3 0 : le soleil se lève à Torres del Paine (Crédit Photo : FL)

Alors qu’est-ce que la Patagonie ?

Je pense qu’on pourrait commencer par dire qu’elle est le lieu de la rencontre tumultueuse des deux plus grands océans de notre planète. La confrontation houleuse de l’Atlantique et du Pacifique n’a pas engendré que le plus dangereux des détroits (Magellan) et le cap Horn, mais aussi un paysage sauvage que balaient inlassablement vents et marées, et où semblent venir s’appesantir les nuages du monde entier – il ne fait pas souvent beau en Patagonie. « Ici on peut voir toutes les saisons de l’année en une journée » disent les habitants. Les rafales, qui avoisinent facilement les 100 km/h rendent la circulation maritime et aérienne périlleuse, mais font surtout changer les températures et le temps du tout au tout en moins d’une heure. En hiver, un taxi me disait que la neige atteignait bien un mètre… Autrefois du moins, puisqu’aujourd’hui le réchauffement climatique rendrait les hivers plus cléments selon lui.

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Les Cuernos del Paine – en langue mapuche, « Paine » signifie « bleu » (Crédit Photo : FL)

Les paysages patagons rappellent avec justesse la revendication du Chili d’être un pays « andin, pacifique et antarctique ». La région la plus au sud du Chili s’appelle d’ailleurs « Magallanes y Antártica », et englobe supposément une part importante de la calotte glaciaire du pôle sud. L’extraordinaire parc naturel de Torres del Paine, qualifié de « huitième merveille du monde » dénote de la proximité des Andes, et contribue à attirer un nombre croissant de randonneurs à Puerto Natales, point de départ des excursions pour cette terre encore presque vierge. Le Pacifique n’est lui jamais très loin au Chili, tant le pays est fin et étiré. Quant à l’Antarctique, à environ 1000 kilomètres plus au sud, on est rapidement convaincu d’y être par le froid, mordant même en été, par la durée d’ensoleillement (de 5 h 30 à 23 h  en été également), et par la rencontre inopinée au milieu du détroit de Magellan, sur l’île de Magdalena, d’une colonie de 60 000 pingouins venus du Brésil pour se reproduire.

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Caillou pelé au milieu du détroit de Magellan, l’île de Magdalena est une nurserie de pingouins et de mouettes (Crédit Photo : FL)

Ce paysage de montagnes, de landes et de fjords, de neige de vents et d’écumes pourrait je crois ressembler à un mélange de la Scandinavie, de l’Ecosse et des Alpes (ne connaissant que les Alpes, je ne m’avancerai pas trop sur cette comparaison). Dans ces plaines immenses et plus ou moins verdoyantes, des barrières fatiguées contiennent un bétail éparpillé sur des hectares entiers de prairies à la végétation rase. Ces conditions favorables font de la viande patagonne un immanquable pour tout bon carnivore. En montant un peu en altitude, on croise facilement des guanacos, petits cousins des lamas, à moitié en liberté et à moitié habitués à prendre la pose pour les touristes qui sillonnent les routes pas toujours goudronnées.

Entre ces vastes étendues vides que ponctuent de grandes demeures de propriétaires terriens et les ilots de la côte que déchirent les flots et les vents, surgissent des montagnes ; rocs noirs et menaçants, tapissés d’arbres centenaires et toujours verts, couronnés par les neiges éternelles ou de brillants glaciers. Ces roches infatigables plongent à pic dans de grands lacs turquoises et tortueux, que d’abruptes et gigantesques cascades abreuvent. L’infinie quiétude de ces lieux revêt quelque chose de divin, de par son intensité, de par son immensité. Dans le ciel un rapace, condor ou aigle, passe lentement, sans bruit. La Nature s’impose, lyrique, romantique, et l’on ne peut que s’incliner devant la symphonie silencieuse de la terre et de l’eau ; on ne peut que se sentir petit, insignifiant, face à l’intarissable et intense mélodie des éléments. C’est donc au moins émerveillé, au mieux bouleversé que l’on repart de la Patagonie, avec dans le cœur le seul désir d’y revenir.

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Guanaco patagon (Crédit Photo : FL)

 

5 thoughts on “Patagonie : la magie du bout du monde

  1. Un beau voyage du bout du monde, si je puis dire, c’est un coin de terre qui intrigue et fait à la fois rêver en effet (si tant est qu’on en a jamais entenu parler!). Merci pour la rendonnée, dans un style beau et une ingénue sollennité…hormis quelques descriptions dans les livres de Jules Vernes, je ne me souviens pas avoir jamais lu quoi que ce soit sur la fameuse terre de feu

  2. Bonjour, merci de vos commentaires et encouragements.

    Pour ce qui est de la Patagonie dans les livres, sans les avoir lus, je sais que Chatway en est tombé amoureux (« In Patagonia ») ; Hemingway y a vécu, a travaillé sur un bateau de pêche et a failli y perdre la vie sauf erreur.
    Je vous renvois aussi vers l’auteur américain Paul Theroux, que j’ai récemment découvert avec « The Old Patagonian Express », livre qui raconte son odyssée des Etats-Unis jusqu’au sud du continent.
    Pour l’anecdote, Pablo Neruda est né dans le nord de la Patagonie chilienne, et a aussi couché quelques très belles lignes sur ses paysages.

  3. Un super article ! Très bien écrit, intéressant et parsemé de magnifiques photos… Un vrai plaisir à lire, et en bon 3A, ça me donne (encore plus) envie de voyager !
    Bravo mec, on sent que tu te régales bien 😉

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