Santiago : premières heures, premières peurs

Une nuit blanche pour fêter mon départ, une journée parisienne pour obtenir mon visa, et quatorze heures de vol pour avoir le temps de se poser des questions. Voilà le prélude de mon arrivée à Santiago  – j’y resterai 7 mois.

Partir au début du mois d’août, c’est arriver en plein hiver. L’occasion où jamais de perdre son souffle en survolant les Andes enneigées. Cinq cent mètres d’altitude, sept millions d’habitants, un cirque de montagne pour tout horizon… voilà plus ou moins à quoi se résumaient mes connaissances de Santiago avant d’y poser ma valise.

Pied à terre, à la sortie de l’aéroport, le froid est piquant. Pratique pour se réveiller après plusieurs heures de somnolence dans les files d’attente des douanes. Ce qu’on ne vous dit pas, c’est que ce froid, sans être glacial, est partout : beaucoup de bâtiments anciens ne sont pas isolés, et les chauffages au gaz, qui pullulent, noircissent sans ménagement l’azur santiaguino.

santiago san cristobal pollution

La fameuse vue depuis San Cristóbal (Crédit photo : FL)

Rajoutez à cela une circulation délétère, qu’ont nourrie des années d’urbanisme hasardeux, et la topographie de la ville, située dans une cuvette et acculée aux Andes par les vents du Pacifique… Gris sentiment que celui du visiteur qui prend de la hauteur : depuis le sommet du cerro (colline) San Cristóbal, qui domine Santiago, on ne peut que constater son nappage monochrome, couleur particule fine. Pas besoin de s’en griller une, le cancer est déjà là. Interrogés à ce sujet, les autochtones vous riront probablement au nez : eux s’y disent habitués. On l’espère, au vu du nombre de grosses cylindrées et autres 4×4 qui sillonnent les rues de Santiago. D’ailleurs, le sujet se prêterait même plutôt à la blague ici ; quand il y a beaucoup de pollution, on dit volontiers que c’est parce que les gens font trop de barbecue – il est vrai qu’ils en font beaucoup.

Que dire encore, pour se faire du mal, une fois passé ce portrait carboné ? La pauvreté. Bien plus violente qu’omniprésente à vrai dire. En venant de l’aéroport par la voie rapide qui longe la rivière Mapocho, ou en descendant par les petits chemins de San Cristobal, on croise des bidonvilles. Rares, discrets, mais immanquables pour quiconque y prête attention. Mis en perspective des buildings d’affaires et de la faune encravatée qui les habite, le contraste est fameux. Pour rappel, le Chili est le pays le plus inégalitaire de l’OCDE ; les chiffres valent ce qu’ils valent mais autant les avoir en tête.

santiago cable urbanisme

Anarchie de câbles à Santiago (Crédit photo : FL)

Compagnons d’infortune des indigents, les chiens abandonnés ; à la différence qu’eux n’ont pas besoin de se reclure sous la tôle aux lisières de la ville. En effet, vous en croiserez partout, y compris dans le centre, et tout le monde s’en accommode. Mieux que des pauvres apparemment : bientôt la ville les nourrira en partie pour éviter le désagrément de les voir éventrer les poubelles (les chiens, pas les pauvres). S’il peut arriver de les voir se déplacer en meute ou de se battre, la plupart savent en réalité se montrer très attachants, et tout à fait inoffensifs.

De prime abord, la population semble tiraillée entre (notre) modernité et (son) authenticité. Des immeubles que nous reléguerions volontiers au rang de HLM de banlieue émaillent la ville et côtoient bâtiments historiques –largement inspirés du style européen- et petites maisons multicolores. Cette tension patente s’invite aussi au cœur des foyers : dans les maisons individuelles des classes moyennes chiliennes (nous parlerions peut-être de taudis selon nos critères), l’écran plat prend le pas sur le chauffage central, la console de jeux-vidéos sur la chaudière électrique. A l’inverse, tous les nouveaux immeubles sont dotés de piscine, de salle de sport, de gardiens, etc. Sans partager notre niveau de vie, certains Chiliens semblent vouloir s’en donner les apparences. A qui la faute ?

Voilà pour ce qui est du premier visage de Santiago. Peu flatteur, il en est cependant le plus évident, celui qui vous saute aux yeux dès les premiers instants. Heureusement, la pollution de la ville, ses inégalités criantes et sa taille démesurée sont bien loin de l’étouffer. Tout au contraire, ce monumental bouillon de cultures ne semble pas connaître de repos. Ici il y a donc à voir, à faire, à boire et à manger. Mais nous en parlerons dans les prochains billets.

8 thoughts on “Santiago : premières heures, premières peurs

  1. « Sans partager notre niveau de vie, certains Chiliens semblent vouloir s’en donner les apparences. A qui la faute ? »

    Ils veulent vivre comment bon leur semble, ce qui est leur droit. On a l’impression de lire le commentaire d’un occidental qui croit encore arriver en seigneur dans un pays qu’il qualifie comme tiers-mondiste et qui finalement se rend compte qu’ils sont plus riches que prévus et disposent d’une piscine, une salle de sport dans leur propre immeuble, chose qu’en France peu de personnes ont dans les grandes agglomérations.

    1. Commentaire très pertinent Phili ! « Seigneur », je ne sais pas, mais oui je croyais le Chili plus pauvre qu’il ne l’est, et j’assume cette méconnaissance initiale. Force est toutefois de constater que globalement, les Chiliens sont moins riches que nous (en cela ils ne partagent pas notre niveau de vie) – cependant, quelques uns profitent de leur richesses, et s’inspirent pour cela largement du « modèle » occidental ; là aussi c’est un fait, ils choisissent (délibérément ou non) d' »apparaître » comme riches.

      C’est la formule « A qui la faute ? » qui doit sûrement mériter un éclaircissement : peut-on vraiment reprocher aux plus riches de jouir de leur richesse, de préférer les gated communities et autres immeubles tout confort, quitte à passer pour des nantis ? Je ne sais pas – et la question ne se pose pas que pour le Chili. Cependant, ce qui est sûr, c’est qu’en exportant leurs modes de vie (surtout ceux des plus aisés), les pays « développés » ont légitimé les écarts de richesse (pourquoi pas), mais aussi et surtout leur manifestation. Oui cela peut être un moteur d’incitation pour les plus démunis, je l’entends ; mais dans un pays aussi inégalitaire que le Chili, où la majorité est loin d’avoir accès aux soins ou à l’éducation, il me semble que cela ne va pas forcément dans le sens de la cohésion et de l’apaisement.

      1. « Ils veulent vivre comment bon leur semble, ce qui est leur droit. On a l’impression de lire le commentaire d’un occidental qui croit encore arriver en seigneur dans un pays qu’il qualifie comme tiers-mondiste et qui finalement se rend compte qu’ils sont plus riches que prévus et disposent d’une piscine, une salle de sport dans leur propre immeuble, chose qu’en France peu de personnes ont dans les grandes agglomérations. »

        Bof, pas si pertinent que ça Phili !

        Bien sûr qu’un européen ne peut qu’être interpellé par les disparités sociales et par les modes de vie que l’on rencontre dans les pays de l’hémisphère sud. Et il est heureux que ces disparités nous choquent encore. Le regard que l’on porte sur ces situations, ne fait pas de l’observateur un « seigneur » méprisant. Car, nous le savons, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne cesse de croître partout et c’est là que se trouve la matrice de toutes les colères et de toutes les violences. Les flux migratoires des sud vers les nord (Mexique/Etats-Unis, Afrique/Europe) en témoignent.
        Alors, bien sûr que chacun a le droit de vivre comme bon lui semble (si cette liberté n’a pas pour corollaire un égoïsme forcené), y compris au Chili. Mais, même si piscines et salles de sport associées à un appartement, sont rares en France, ce « confort » n’est pas forcément représentatif d’une absolue réussite économique chilienne tant que les bidonvilles demeureront

        1. Bonjour LEBOUCQ Alain ,

          Bien sûr que l’inégalité est chocante, mais ce qui est plus choquant est lorsque le gouvernement ne cherche par à la diminuer. En fait au Chili jusqu’au gouvernement de Pinera la situation était pire, les gouvernements successifs ont accrus les inégalités sociales. Heureusement le gouverment de Bachelet fait le maximum pour diminuer l’inégalité sociale. Je pense que les effets des mesures économiques et sociales de Bachelet commenceront à se faire sentir à partir de l’an prochain, mais il s’agit bien entendu d’un projet à long terme, il est tecniquement impossible de réduire rapidement l’inégalité sociale au Chili.

          Concernant les colères et les violences, je ne suis pas convaincu que c’est l’inégalité sociale qui les provoque, je pense que c’est plutôt l’inaction des gouvernements vis à vis de l’inégalité.

          PS: désolé pour mon message précédent qui répondait à babelqoucenif, j’ai oublié de préciser mon pseudo.

          A bientôt vous deux!

      2. Bonjour babelqoucenif ,

        Oui je reconnais que mon expression n’était pas très pertinente. Ceci étant dit que je n’adhère pas vraiment à votre propos. Les immeubles neufs avec piscine, gimnase et tout le reste n’ont jamais été destinés aux nantis, qui bien entendus préfèrent vivre dans de belles maisons dans les contreforts de la cordillaire (la fameuse cota mil), ou alors dans de grands quartiers résidentiels tels que Chicureo. Ces immeubles furent une réponse à partir des années 90 au dépeuplement du centre de Santiago. Il faut savoir que le tremblement de terre de 1985 a généré d’énormes dégats dans le centre de Santiago de constructions anciennes, il s’est vidé de ses habitants et est devenu alors un lieu crade, pauvre et dangereux. Ces nouveaux immeubles ont repeuplé le centre avec une population en général de classe moyenne, avec des revenus oscillant entre 600 mil et 1,5 millons de pesos par mois. La présence des piscines, gimnases a principalement servi a attiré une population jeune dans ces immeubles.

        De plus ces nouvelles constructions ont permi de densifier le centre ville et diminuer le temps de trajet de nombreux travailleurs.

        Concernant l’inégalité sociale, il faut souligner que la lutte contre l’inégalité sociale est une des priorités du gouvernement de Michelle Bachelet. Cette lutte comprend trois axes:

        1- A court terme la réforme du code du travail, qui se fera l’an prochain.
        2- A moyen terme la diversification de l’économie chilienne.
        3- A long terme grace à la réforme éducative, qui devrait être votée la semaine prochaine, qui élimine la sélection, qui oblige les établissements privés à être des associations à but non lucratif, et qui élimine les frais de scolarité dans les établissements privés subventionnés. La seconde étape de la réforme éducative devrait concerner l’université, qui selon Bachelet sera gratuite en 2016.

        1. Bonjour Phili,

          Vous m’en apprenez beaucoup sur l’histoire du centre de Santiago, et j’en suis ravi !
          Je comprends l’intérêt de grands immeubles en centre-vile pour le redynamiser, surtout en proposant des logements attractifs pour les plus jeunes. Le fait est qu’à l’heure actuelle, le centre du Grand Santiago, et particulièrement la commune de Santiago Centro voit les prix augmenter, voire se multiplier par deux dans certains cas (cf. cet article du CIPER : http://lc.cx/nSp ; ou le résumé que j’en ai fait dans lepetitjournal.com : http://lc.cx/nSq). A ce rythme, les classes moyennes et populaires se retrouveront en banlieue, et le centre ne sera habité que par les plus fortunés. Politique urbanistique qui peut se défendre, mais qui ne va pas dans le sens de la diminution des inégalités : ces dernières risque de se manifester plus que jamais par une ségrégation spatiale, source de ressentiment et de tensions entre les différentes strates de la société.

          Quoiqu’il en soit, je vous l’accorde, le gouvernement Bachelet semble prendre, pour partie, les choses en main -même si cela ne plaît pas à tout le monde au demeurant. De la réforme tributaire, presque sur pied, à la réforme de l’éducation, en cours d’élaboration, les choses avancent. Mais là aussi vous l’avez dit : ce sont des évolutions lentes, qui ont qui plus est mis du temps à démarrer.

  2. Ce qui est sûr c’est qu’ils risquent d’avoir de gros problèmes de santé publique si cette pollution ne se dissipe pas. Sans parler de leurs habitudes alimentaires et des kiosques, fast-food distribuant « completos » et sodas (sorte de hot-dogs) à bas coût et à toute heure!

    1. Pour la pollution j’en ai déjà un peu parlé, mais oui, les habitudes alimentaires chiliennes feront l’objet d’un papier, il y a beaucoup à dire !

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