De l’autre côté de la frontière : Mendoza, l’Argentine et le Far West

Pour rallier Mendoza depuis Santiago, tout le monde vous conseillera le bus. A raison. Pour une quarantaine d’euros, vous pourrez faire l’aller-retour, confortablement installé dans ces sièges inclinables, appelés semi-cama (comprenez : demi-lit), dont les compagnies sud-américaines ont le secret.

En parlant de bus, il faut préciser que c’est bien le meilleur moyen de transport de cette région du monde –en complément de l’avion pour les longues distances. Et ce tant pour profiter des paysages, que parce que le service ferroviaire semble inexistant. A titre d’exemple une voie de chemin de fer suit le tracé de la route qui mène à Mendoza ; elle n’avait même pas un siècle, à la fin des années 1980, quand elle a été abandonnée pour des raisons économiques.

Pendant la plus grande partie des quelques heures de route qui séparent les deux villes, on chemine tant bien que mal entre les Andes. Remarquez que ce trajet à lui seul vaut le déplacement, sous réserve que l’on accepte de patienter une bonne heure et demie à la douane, le temps que bus et bagages soient auscultés de fond en comble.

Le Paso de los Libertadores, côté chilien

Ruta CH-60 (Wikimedia Commons)

Côté chilien de la frontière, on enchaîne une vertigineuse série d’une trentaine de virages en épingle, où les panneaux d’interdiction de dépasser n’intéressent personne – pas même les chauffeurs de poids lourds (voir photo ci-contre). Installé au premier rang, devant le pare-brise du premier étage de mon bus pendant la descente au retour (donc en descente), j’avoue avoir eu plus d’une fois les jambes flageolantes.

Côté argentin, on suit, le long les plateaux andins, le cours d’une rivière aux couleurs changeantes, en écho à celles des montagnes environnantes : du bleu à l’ocre en passant par le kaki. Joyeux mélange quand on y ajoute la neige des contreforts les plus élevés ! Puisque de la neige il y en a, et presque toute l’année : le col est à 3 200 mètres. Si vous avez le souffle court, ce n’est peut-être pas que du fait des paysages… Côté argentin également, je vous recommande une pause au Puente del Inca (pont naturel à la géologie ésotérique), mais surtout le passage par le parc de l’Aconcagua. Oui, le toit de l’Amérique du Sud est visible depuis cette route. De vous à moi peu de choses le différencient des autres montagnes avoisinantes, hormis la taille (presque 7 000 mètres au compteur). Mais au moins vous pourriez dire que vous y étiez.

Plus sérieusement, si vous en avez le temps et le courage, montez quelques kilomètres à pied jusqu’au « Christ Rédempteur » (3854 mètres). Il est censé symboliser la paix entre les des deux nations sud-américaines, et mettre fin à leurs conflits frontaliers du début du XXe siècle. La vue y serait –paraît-il- bluffante.

Pour l’histoire, cette route entre Chili et Argentine est dotée d’un complexe frontalier un peu particulier : chaque pays possède sa propre douane (on s’arrête à l’une ou à l’autre selon le sens dans lequel on roule). Et entre les deux, une zone franche, elle aussi représentant la prétendue bonne entente des deux pays. J’insiste sur « prétendue », puisqu’en vérité les deux peuples ne peuvent pas se voir en photo. Anecdote parmi d’autres,  les Chiliens ont aidé le Royaume-Uni lors de la guerre des Malouines… Notez que la perte de ces dernières n’a pas empêché les Argentins de conserver, un peu partout le long des routes, des panneaux proclamant que « Les Malouines sont argentines ». Des panneaux qui, vu leur état, sont encore entretenus aujourd’hui par les populations locales. Un peu comme si nos cousins les Germains clamaient à l’envie que « l’Alsace-Lorraine est allemande ». Heureusement, le ridicule ne tue pas.

En réalité, ce qui justifie toutes ces cérémonies (le Christ, la zone franche, etc.), c’est l’histoire de cette route de montagne. Déjà utilisée par les premiers indigènes, c’est par elle, au début du XIXe siècle, que passèrent les armées qui ont soustrait le Chili du joug de la couronne espagnole. Tout s’éclaire quant au nom officiel de cette route : le Paso Internacional de Los Libertadores. En abrégé, Argentins et Chiliens se sont toujours et continueront sûrement longtemps de s’engueuler, la plupart du temps à cause de leur frontière. Longue de 4000 kilomètres (troisième marche du podium mondial), il a fallu un siècle pour la définir plus ou moins précisément, et encore aujourd’hui les différends sont nombreux. Mais après tout, s’ils ont des frontières et qu’ils peuvent se faire la guerre, c’est parce qu’ils sont indépendants. Et ça, ça vaut pour eux tout l’or du monde.

Street Art à Mendoza

Street Art à Mendoza (Crédit photo : FL)

Je m’attarde sur la frontière… Mais qu’en est-il de ce qu’il y a de l’autre côté ?

Je n’ai pas eu le temps de m’attarder à Mendoza. La ville m’a paru animée, vivante et jeune. On me l’avait vendue pour sa viande, son vin et ses prostituées, et je peux au moins certifier le bien-fondé de la réputation des deux premiers. Les vins sont globalement bons, quoique inégaux (évitez le Malbec !), et comme souvent en Amérique du Sud, ils proviennent de ceps importés depuis notre cher Hexagone (Cabernet-Sauvignon, Merlot…). Les viandes, elles, sont succulentes. J’ai pu goûter à Mendoza le meilleur morceau de bœuf de ma vie, et une saucisse de porc dont je jure que je me souviendrai longtemps. Sans exagération. Presque toutes les auberges de jeunesse de la ville organisent d’ailleurs des asados (barbecue sud-américain) une fois par semaine ; pour une somme modique, vous pouvez en profiter (même si vous n’y logez pas), avec dans certains cas et pour le même prix, la téquila gratuite après minuit. De quoi faire passer dans la bonne humeur les kilos de viande ingérés.

L'apologie du rien, version argentine

Apologie du rien, version argentine (Crédit photo : FL)

Et à part la frontière et la bonne chère ? J’ai fait beaucoup de route à vrai dire. L’Argentine est grande, vaste, invraisemblablement immense. Gradation et rythme ternaire sont les bienvenus, croyez-moi. On peut rouler des heures sans même apercevoir un changement dans le paysage. Celui-ci ressemble à s’y méprendre au Far West de Clint Eastwood et compagnie. La végétation est rase, la faune rare ou tapie, l’air aride. Quand on regarde par la fenêtre, on se prend rapidement à fredonner une vieille mélodie poussiéreuse, des Eagles, d’America ou de Neil Young. Essayez, vous verrez ! Et quand on se concentre sur le bitume brûlant qui défile devant le pare-brise, il nous prend une envie d’évasion, de vitesse et de liberté… Très personnellement c’est alors AC/DC qui m’est monté aux lèvres. Pour les plus curieux, allez faire un tour du côté du parc naturel d’Ischigualasto – ou Valle de la Luna, c’est plus commode -, au Nord de San Juan. Vous y découvrirez que même un amalgame de sable, de sédiments et de pierres millénaires peut faire rêver.

Le thermomètre affichait plus de 30 °C pendant une bonne partie de la journée, et ils appellent ça l’hiver. En été, les températures passent parfois les 50 °C. Selon moi, il faudrait prendre plusieurs jours pour découvrir cette région, au nord de Mendoza, entre déserts de sel et parcs nationaux ; entre bleds pommés où l’eau courante n’est jamais arrivée, restaurants de routiers, et ruines solitaires, héritées d’un passé où les gauchos ne servaient pas qu’à attirer les touristes, mais faisaient la loi sur ces plaines sans fin. Le mythe du western et du cowboy sud-américain a un goût d’inachevé, d’incomplétude. Probablement parce qu’à l’instar de son grand frère étatsunien, il ne s’est pas éteint. Et aussi parce qu’au fond, l’Ouest argentin, c’est l’apologie du vide, du rien. Pas de connotation péjorative ici. Au contraire, je conseillerai à n’importe qui d’y aller pour se faire une idée.

Les formations rocheuses de la Valle de la Luna

Les formations rocheuses de la Valle de la Luna (Crédit Photo : FL)

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