« Superclásico » : culture foot et ambiance au stade

Dans chaque pays, pour chaque sport, il existe un « clasico », un derby, un « immanquable », que tous les aficionados regardent inévitablement devant leur télé ou, si c’est possible, au stade. Pour ce qui est du foot au Chili – le sport national, juste avant le barbecue – la confrontation la plus attendue de la saison, c’est Colo-Colo contre la Universidad de Chile (« la « U » »). Mais puisque j’y étais, autant vous raconter comment s’est passé ce que l’on appelle ici le « Superclásico ».

Première étape : les billets

Pour les supporters, tout commence une semaine avant le match : celui-ci est le dimanche 19 octobre, et les ventes de tickets en ligne ouvrent le samedi 11 pour les abonnés des deux clubs, le dimanche 12 pour le reste du public. Cependant, il faut disposer d’une carte chilienne pour payer sur internet : premier échec pour mes colocataires et moi-même. Comme la vente des billets physiques, hors-ligne, ne débute que le lundi, je me porte volontaire pour aller les acheter nos quatre places aux bureaux du revendeur du club. Une fois sur place, second échec, personnel cette fois : on m’y informe que pour le « Superclásico », c’est au stade qu’il faut se rendre pour avoir sa place.

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Les gens dans la file d’attente observent de loin les heurts entre supporters et Carabineros, qui jouent du jet d’eau (Crédit photo : FL)

 

C’est donc a l’ « Estadio Monumental » que se poursuit ma recherche. A midi et demi, des centaines de personnes y font la queue pour acheter leur entrée. L’ambiance donne un avant-goût du match : chants de supporters, maillots du club et hymnes de Colo-Colo – l’équipe joue à domicile à l’Estadio Monumental. Les fans de la « U », eux, achètent leurs places en ligne, aucun n’osant faire le déplacement au stade de l’éternel rival avant la rencontre. D’ailleurs ça tombe bien, Colo-Colo c’est aussi le club que je supporte. Pas tant par conviction sportive au demeurant, mais surtout par mimétisme vis-à-vis de mon amical proprio chilien.

Survoltés, les supporters s’agitent : les deux heures d’attente en plein soleil, sous une chaleur de plomb, n’ont rien d’apaisant, surtout pour ceux qui tournent déjà à la bière. A tel point que les Carabineros sont obligés d’intervenir, en marge de la file d’attente, pour éteindre un feu allumé par quelques ultras. Les lances à eau des forces de l’ordre, qui servent normalement à disperser des manifestants, sont aussi utilisées pour rafraîchir la queue en vue d’y éviter les malaises. Des policiers en tenue anti-émeute encadrent une foule électrique, et sont présents jusque devant les guichets de vente, où ils complètent les barrières pour empêcher les débordements.

Si les billets partent rapidement, c’est en parti dû à leur prix : les premiers sont à 6.000 pesos (moins de 10 euros), et les plus chers, hors loges, ne montent qu’à 20.000 pesos (une petite trentaine d’euros). Cependant, on ne peut pas acheter de places pour d’autres que soi, les billets étant nominatifs… Troisième échec donc : mes collocs ne pourront pas m’accompagner et c’est en solitaire que mon immersion footballistique se fera.

« ça va être l’émeute là-bas »

J’aime bien le foot. D’abord, parce qu’avant que la FIFA ne s’en mêle, avant que ça ne devienne une histoire de gros sous, c’est aussi un très beau sport collectif. Le plus facile à pratiquer par ailleurs : un peu de place, deux bouts de bois et un truc plus ou moins rond pour jouer le rôle du ballon, il n’en faut pas plus. Ensuite, et quoiqu’on puisse dire de sa professionnalisation et de la corruption qui le ronge, ça réunit plein de gens autour de leurs écrans, autour d’une passion commune. C’est populaire, ça donne lieu à des échanges animés, et ça fait presque toujours un sujet de conversation avec les inconnus – surtout en Amérique du Sud qui plus est, où l’on suit assidûment les championnats locaux, mais aussi européens.

J’aime bien aller au stade aussi : on n’y voit pas forcément grand-chose, mais l’ambiance est incomparable. Dans le cas du Superclásico cependant, un doute me ronge et grandit à mesure des mises en garde : apparemment quand Colo-Colo rencontre la U, ça clash. Pour de vrai. J’ai donc droit à des regards stupéfaits et des moues dubitatives quand je dis que j’y vais seul : « ça va être l’émeute là bas, tu sais ? », « moi j’ose plus y aller à ces matchs ». Seule fausse note dans ce concert alarmiste, un Chilien qui se dit déçu des nouvelles règles de sécurité des stades : « avant il y avait de l’ambiance, mais maintenant on a plus le droit de rien faire, ça n’a aucun intérêt, autant le regarder depuis chez soi ».

Jour J

C’est donc anxieux et les poches presque vides que je me rends au stade le dimanche matin. Le match commence à midi, mais on m’a conseillé d’y être une heure avant. A 11 heures en effet, les gradins sont presque pleins. Cet horaire, pour nous inhabituel (les matchs sont en général en fin d’après-midi ou en soirée en Europe), s’explique par le fait qu’en avançant les heures des rencontres, les autorités ont voulu diminuer le taux d’alcoolémie moyen des supporters. Pourtant, à 10h, le métro tremble et sursaute, littéralement, sous le poids des « colocolitos » qui chantent leurs hymnes et tapent le rythme, du pied ou du poing… bière à la main.

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Les Carabineros en tenue émeute ont sorti les matraques pour dissuader les ultras de la U (Crédit photo : FL)

Dans les tribunes, comme pour tout bon derby, les supporters de la U, qui joue à l’extérieur, sont parqués dans un virage, isolés par des policiers. Cela n’empêche pas les plus violents de s’attaquer aux infrastructures, notamment en arrachant les panneaux métalliques qui les empêchent de voir leurs homologues de Colo-Colo. Passé ce petit aménagement de dernière minute, les provocations de deux côtés se multiplient, entre doigts d’honneur et autres obscénités. Côté des supporters de la U, une barrière en vient à céder, et les Carabineros en tenue anti-émeute n’ont d’autres choix que d’investir la tribune vide séparant les ultras de deux clubs. Avant le début du match, les policiers sont obligés de jouer de la matraque contre les grilles pour « calmer » les plus agités ; un contingent finit même par descendre sur la pelouse pour tempérer les ardeurs des plus aventureux.

Le soleil, au zénith, n’arrange rien et tape dur. Ma casquette de Colo-Colo, achetée trois petits euros à un vendeur à la sauvette à la sortie du métro ne me sert donc pas qu’à passer inaperçu, mais aussi à éviter l’insolation. Car c’est de blanc et de noir, les couleurs de Colo, que le stade est drapé : tout le monde ou presque a apporté son maillot, et les fumigènes, les drapeaux et les banderoles sont de sortie. Les chants sont connus de tous ou presque, et certains visent directement l’équipe de la Universidad de Chile – preuve de la rivalité historique qui nourrit ce derby santiaguino.

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Le virage qui fait face à celui de la U a sorti les drapeaux blancs et noirs, les couleurs de Colo-Colo, avant même le début du match (Crédit photo : FL)

Je ne m’étendrai pas sur le match en lui-même, l’ayant déjà résumé ici ; ce qu’il fallait en retenir, c’est que ce qu’on appelle en Europe des « contacts » sont ici des pichenettes, et que le foot « à l’anglaise » (entendez « physique ») est au foot chilien ce que le catch est à la boxe. Ici on ne fait pas semblant, on joue fort. Pas toujours proprement, mais on y met de sa personne : les simulations sont rares, et ça fait plaisir à voir – enfin tant qu’on regarde du foot et pas de la lutte ; au total 8 joueurs écopent d’un carton jaune, et 2 d’un rouge. Pour ceux que ça intéresse, Colo-Colo a gagné, 2-0.

Alors que retenir de ce match ?

D’abord, qu’il n’était pas si dangereux de s’y rendre seul : beaucoup viennent en famille, avec leurs enfants, et comme souvent, la violence n’est le fait que d’une minorité –même s’il être bon de préciser qu’une centaine de personnes ont été interpellées aux abords du stade ; quelques rixes ont éclaté, dans les tribunes, mais aussi après le match, en plein centre-ville ; un homme célébrant la victoire de Colo a aussi été poignardé à mort dans la soirée.

Ensuite que l’Estadio Monumental n’est pas si « monumental » que ça. On y rentre par le haut des tribunes, qui sont au niveau de la route (le stade est creusé dans la terre), et les sièges, presque tous utilisés ce jour-là, sont au nombre de 40 000 – 20 000 de moins qu’au Vélodrome à titre de comparaison. D’ailleurs, les sièges sont là pour la déco, par principe. D’une part parce qu’ils ne sont pas numérotés – personnellement, j’ai changé trois fois de places pendant le match –, d’autre part parce que pendant la partie, personne ne s’assoit. En France il me semble qu’on ne se lève que de temps en temps (pour les occasions de buts, les fautes criantes ou les olas) ; au Chili, pour les Superclásico au moins, on ne s’assoit que quand le jeu s’arrête, et puis c’est tout.

Enfin, et j’en reviens à mon propos sur le foot en général : ce sport a un incroyable pouvoir fédérateur, même s’il mène parfois aux pires inepties. Je suis allé seul à ce match, je ne connaissais ni les chants, ni les joueurs de l’équipe que je « supportais ». Pourtant, je me suis réjoui et insurgé à l’unisson de tout un stade. Autour de moi tout le monde avait compris que je n’étais pas Chilien, mais à chaque but j’ai eu droit, comme tout le monde, à des poignées de main chaleureuses et à des accolades sincères. Et ça c’est l’esprit du sport, le vrai, même si on a parfois tendance à l’oublier.

En annexe, une très belle série de photos sur le match, et une vidéo de l’entrée des deux équipes sur le terrain.

4 thoughts on “« Superclásico » : culture foot et ambiance au stade

  1. On peut constater les performances aérodynamiques de cet incroyable gardien de but « Herrera », ce fut sans doute un trés grand moment pour toi que de te retrouver immergé dans cette foule en délire ! Incontestablement c’est la première photo de la série qui remporte le premier prix, … de la douceur dans ce monde de brutes !!

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