Tranquillement, l’État de Floride étouffe les Everglades

Quand le climato-scepticisme politique s’appuie sur les gros sous de l’industrie, les environnementalistes n’ont plus droit de cité. En Floride, le gouvernement, les législateurs et les agences environnementales font la sourde oreille aux réclamations des citoyens.

Alors qu’approche à grands pas le COP21, sommet de l’ONU sur le climat organisé à Paris cette fin d’année, la position qu’y adopteront les Etats-Unis est l’objet de toutes les attentions. Les efforts timides d’Obama en la matière – comme la signature en novembre dernier d’un accord pour la réduction des émissions de CO2 avec la Chine – sont l’expression d’une tendance plus large : aux Etats-Unis, la protection de l’environnement n’a pas le vent en poupe.

Le cas floridien est à cet égard révélateur. Le troisième Etat le plus peuplé du pays  (20 millions d’habitants) jouit d’un poids politique fort : il fait partie de ces « swing states », ces Etats qui peuvent voter républicain ou démocrate aux élections présidentielles ; en 2000, c’est d’ailleurs les électeurs de Floride qui avaient fait pencher la balance, à 537 voix près et malgré un décompte critiqué, en faveur de George W. Bush. Celui-ci s’était imposé face au démocrate et défenseur de l’environnement Al Gore. Déjà à l’époque, les Floridiens n’étaient pas les plus fervents amis de la nature.

Récemment, des fonctionnaires de l’Etat de Floride affirmaient aux médias que leurs supérieurs leur avaient formellement interdit d’employer les termes « climate change » ou « global warming », probablement à l’initiative de l’actuel gouverneur républicain Rick Scott.

Interrogé sur ces accusations, Rick Scott a nié, défendant en toute simplicité son climato-scepticisme affirmé par une vérité simple : « I am not a scientist ». Refuser un fait quasi avéré est un droit ; imposer aux autres d’en faire de même est un dogme à peu près obscurantiste. D’autant que les fonctionnaires ayant dénoncé la censure ont été remerciés ou placés en arrêt maladie – il n’y a que la vérité qui fâche dit-on.

House of Scott

(Crédit photo : Cathy Cochrane et Sherry Snowden, via doinmytoons.blogspot.com)

LE « US SUGAR DEAL », PROGRAMME ENVIRONEMENTAL MORT-NE

Il est à regretter que ce refus de considérer les dangers qui pèsent sur l’environnement déborde du seul champ sémantique. Actuellement, le gouvernement et les législateurs floridiens essaient d’enterrer le « US Sugar Land Deal ». L’idée de ce programme est de racheter à l’entreprise sucrière US Sugar des terrains au sud du lac Okeechobee, le second plus grand des Etats-Unis, pour y construire des centres d’épuration. Pour le moment, l’eau du lac est détournée vers l’est et l’ouest – d’où des crues-  à cause d’exploitations agricoles qui empêchent son écoulement naturel vers le sud – d’où un assèchement. Or, plus au sud se trouve le  parc naturel des Everglades, dont l’écosystème unique lui a valu d’être classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1993. Chaque année le parc accueille environ un million de visiteurs.

Le lac Okeechobee est pollué, et son écoulement qu’ont modifié urbanisation et agriculture intensive menace la faune et la flore de toutes les rivières qui y prennent leur source. En dirigeant ses eaux vers le sud, comme c’était auparavant le cas, l’Etat pourrait construire des centres de dépollution. Une dépollution dont se chargeraient aussi naturellement les plantes d’eau qui séparent Okeechobee des Everglades.

En 2009, une première version du US Sugar Deal, établie par le gouvernement du républicain Charlie Crist prévoyait l’acquisition de 187 000 acres de terrain pour presque deux milliards de dollars. De difficultés financières en opposition des lobbys industriels, la Floride a dû revoir ses  ambitions à la baisse. C’est finalement à une transaction d’un montant de plus de 190 millions de dollars pour 28 000 acres de terres qui semblait se profiler. L’option d’achat pour cette transaction expire en octobre 2015.

« BUY THE LAND », UNE REVENDICATION CITOYENNE QUE LE GOUVERNEMENT N’ENTEND PAS

« Buy the Land », tel est donc le slogan des activistes écologistes. Ils l’ont clamé le 7 avril, pour l’anniversaire des Everglades, lorsqu’une petite centaine d’environnementalistes se sont déplacés à Tallahasse, capitale de l’Etat, pour rencontrer sénateurs et représentants – majoritairement républicains – et les convaincre de respecter leur promesse d’achat. S’en est suivi un concert de la star floridienne Jimmy Buffett, au pied du Congrès de Floride, auquel ont assisté un petit millier de personnes.

Le “Everglades Action Day », le 7 avril à Tallahassee. ( Crédit Photo : Cara Capp, de l’Everglade Coalition)


D’autres sont allés jeudi 9 avril 2015 à West Palm Beach, au siège du South Florida Water Managment District, agence gouvernementale en charge de la gestion des eaux autour du lac Okeechobee et des Everglades. Lors de la réunion publique des dirigeants du SFWMD, une cinquantaine d’écologistes de différentes associations ont tour à tour pris la parole pour demander l’achat des terres.

A Tallahasse comme à West Palm Beach, les citoyens ont obtenu la même réponse : les projets en cours sont déjà nombreux, et rien ne sert d’en entamer un nouveau avec le US Sugar Deal. L’Etat a d’autres priorités, l’achat des terres n’en est pas une. Et tant pis si pendant ce temps les Everglades sont asphyxiées par le manque d’eau et l’inaction politique.  Dans les faits, l’administration a déjà collecté l’argent du US Sugar Land Deal par le biais d’une taxe sur les documents juridiques – taxe approuvée par référendum par 75 % des Floridiens en novembre 2014. Mais aujourd’hui, l’Etat de Floride ne veut plus entendre parler d’une telle transaction. De son côté US Sugar joue la montre, puisque si l’option d’achat expire, le prix de ses terres va augmenter.

puppets US Sugar Deal

Crédit photo : Cathy Cochrane et Sherry Snowden, via doinmytoons.blogspot.com

 

ARGENT CONTRE ENVIRONNEMENT

Les proximités des décideurs politiques et des industriels ne font aucun doute : en 2013, US Sugar emmenait Rick Scott, gouverneur de l’Etat, et Chris Crisafulli, président de la Chambre des représentants floridienne, au Texas pour des parties de chasse tous frais payés. En 2014, selon le Miami Herald, l’entreprise finançait les candidats républicains de Floride à hauteur de deux millions de dollars. Pour ce qui est du South Florida Water Management District, que l’on pourrait croire indépendant en tant qu’agence gouvernementale, ses dirigeants ont tous été nommés par Rick Scott et son administration.

Il n’y a cependant pas que les politiques que ceux qui ne veulent pas du US Sugar Deal essayent d’acheter. En témoigne le rassemblement du 2 avril 2015, devant le siège du SFWMD, où une cinquantaine de personnes clamaient leur opposition à l’acquisition des terres par l’Etat. Cette démonstration était presque convaincante, jusqu’à ce qu’une journaliste du Palm Beach Post aille interroger les participants… et découvre qu’il s’agissait d’acteurs, payés pour jouer les manifestants par « Stop The Grab », une émanation ad hoc du Tea Party, mouvement libertaire conservateur et poujadiste états-unien.

Comme le faisait remarquer un environnementaliste lors de la réunion publique des dirigeants du SFWMD : « A moins d’être payé, personne ne s’oppose au rachat des terres ». Même sans manichéisme, la dualité des positions demeure claire : d’un côté l’industrie et la plupart des pouvoirs politiques ; de l’autre la majorité des citoyens et les écologistes.  Une situation dont la Floride n’a malheureusement pas l’exclusivité.

Article original paru sur le site de La Manufacture 2.0, webzine de Sciences-Po Lille

 

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