Valparaíso, mer d’odeurs et de couleurs

On oppose Valparaíso (ou Valpo pour les intimes) et Santiago comme on le fait pour Marseille et Paris. A vrai dire, la comparaison tient debout, à quelques détails près. D’un côté la vie, la mer, la couleur ; de l’autre le gris, la montagne… la capitale. Ne me taxez pas de manichéisme : tout ne fait pas rêver à Valparaíso, et tout n’est pas bon à jeter à Santiago, loin de là.

Mais les différences sont marquées. Situées à seulement une centaine de kilomètres l’une de l’autre, les deux villes s’attirent, se repoussent, et se méprisent pour cacher qu’elles s’envient.

Valparaíso Mercado Cardonal

Mercado Cardonal (Crédit photo : FL)

Fermez les yeux. Sentez le soleil brûlant sur votre peau, les embruns mousseux du Pacifique, les cris salés des mouettes qu’entrecoupent au loin les sirènes d’un cargo sur le départ. Ecoutez l’agitation qui vous entoure, les enfants qui courent, qui rient et qui vous bousculent, les marchands qui chantent leurs produits. Respirez, et imprégnez-vous des senteurs fleuries, fruitées parfois moisies des étalages, des odeurs des chiens, perdus et quémandeurs, de celle des chats aussi, profitant du soleil, allongés avec flegme sur des sacs à patates qui seront bientôt enfournés dans de vieux camions brinquebalant par des manutentionnaires à la peau tannée et au regard fatigué…

C’est à peu près comme ça que j’ai vécu mon arrivée à Valparaíso : la station de bus jouxte le Mercado Cardonal, sorte de croisement bigarré entre les Halles de Paris et les souks orientaux. On y vend de tout, dans les boutiques à l’intérieur comme sur les tapis, posés à même le trottoir tout autour du bâtiment. La feria (marché) d’antiquités toute proche, les vendeurs à la sauvette alentours et les étalages du Mercado Cardonal forment une fabuleuse continuité d’échoppes, de stands et de présentoirs, de gamins agités, de livreurs téméraires et de vendeurs racoleurs. En ressort une succession hasardeuse d’achalandages hétéroclites, où sont indistinctement disposés fruits, fleurs, légumes, poissons, épices, gâteaux, vêtements, souvenirs, cigarettes, maroquineries, drapeaux, savons, dentifrice, bric, broc, câbles électriques, poignées de porte, livres, pièces anciennes, jouets, lessive, magazines, pommeaux de douche, cartes, ferrailles, affiches, vinyles, argenterie, sucreries, bijoux… Noyez le tout dans la fumée huileuse des nombreux chariots de nourriture et dans celle des véhicules qui tentent de se frayer un chemin au milieu de la marée mouvante des badauds, et le tableau est (presque) complet.

L’expérience viendra confirmer l’intuition, mais je crois que c’est ça l’Amérique du Sud. Ce mélange mouvant et agité d’impressions, d’images, d’odeurs… Et surtout de couleurs. A vrai dire, Valparaíso n’est pas « colorée » ou « multicolore », Valparaíso est la couleur. Je me représentais cette ville comme un amas de maisonnettes bariolées, mais la vérité surpasse largement l’idée que je m’en faisais. Je ne crois pas qu’il y ait à Valpo deux maisons de la même couleur – ou alors c’est une erreur. Kitsch ? Mauvais goût ? Avec le recul, ni l’un ni l’autre : ce bouillonnement irrégulier d’éclectismes colorés, apparemment incompatibles, n’enfante en réalité qu’une heureuse harmonie visuelle.  Il est fascinant, hallucinant même, d’errer dans les rues de cette ville, kaléidoscope géant, enchevêtrement sans fin de ruelles escarpées, d’escaliers tortueux, d’impasses mystérieuses…

Valparaíso Cerro Concepción

Couleurs et relief au Cerro Concepción (Crédit photo : FL)

Et tant qu’à parler des escaliers, il faut rappeler que Valpo est construite en pente. Elle s’accroche sans hésiter aux  collines les plus abruptes, se glisse dans les moindres vallons, et finit par se perdre dans des hauteurs qu’elle escalade sans démériter – c’est en parti ce qui lui a valu d’être classée en 2003 au patrimoine mondial de l’UNESCO. D’ailleurs ici on ne parle pas de barrios (quartiers), mais de cerros (collines). Corolaire urbanistique logique : Valparaíso est truffée d’ « ascenseurs », à mi-chemin entre le monte-charge et la télécabine. Emblèmes de la ville, on y paye une bouchée de pain l’ascension ou la descente ; explication ou conséquence plausible de leur état avancé de délabrement.

Ascenseur de Valparaíso

Ascenseur-monte-charge (Crédit photo : FL)

Valpo tire une grande partie de son charme de ces collines : le moindre pas que vous effectuez peut changer du tout au tout la vue qui s’offre à vous, les perspectives sont sans cesse en mouvement. J’ai lu qu’un artiste chilien (je regrette de ne pas avoir retenu lequel) disait qu’à Santiago, dans la rue, on ne voyait que la rue ; à Valparaíso, au contraire, depuis la rue on voit la ville, en permanence : du fait de sa topographie, elle est toujours en face de vous. C’est ce qui la rend plus humaine, moins démesurée que la capitale, on y est toujours à portée de vue de son voisin.

Ici, la maison individuelle ne s’est pas laissée abattre par l’immeuble moderne : cela contribue aussi à humaniser la ville. Au demeurant il faudrait préférer le terme de « bicoque » ou de « cabane » pour désigner les amas de briques, de tôle et de bois dans lesquels beaucoup de gens vivent en banlieue. En tant qu’Européen, j’ai assez rapidement pensé aux favelas brésiliennes selon les quartiers où je me suis promené. Certains d’entre eux sont apparemment peu fréquentables à ce propos : en me hasardant sur un cerro un peu excentré, j’ai été averti deux fois en moins de cinq minutes par des gens du cru qu’il fallait plus ou moins impérativement que je fasse demi-tour si je tenais à garder les poches pleines. La première intervention m’a fait sourire (j’ai vécu à Marseille, moi monsieur !), mais la deuxième m’a fait douter. C’est alors peu convaincu, mais encore moins rassuré, que par faiblesse j’ai préféré revenir sur mes pas.

Banc musique et panorama à Valparaíso

Musique et panorama (Crédit photo : FL)

Il est toujours bon de rappeler Valparaíso est un port. Sauf que depuis l’ouverture du canal de Panama, les bateaux venant d’Europe ou d’Afrique n’ont plus un besoin impératif de s’y ravitailler puisqu’ils n’ont plus à contourner toute l’Amérique du Sud pour accéder à la face ouest du continent. La ville y a probablement laissé de sa superbe, ses murs se sont lézardés, décrépis, mais je ne pense pas que sa flamme se soit éteinte. Elle est certes sale (l’était-elle moins avant ?), par endroits laissée à l’abandon, les ruines y sont nombreuses. Elle est fragile, l’incendie de 2013 l’a rappelé au Chili et au monde. Elle a plié sous le poids des années mais veut garder la tête haute – la gloire d’antan a laissé place à une fierté à peine dissimulée. Elle attire un nombre croissant d’étudiants, et cherche encore à rapprocher ses habitants de l’océan. Paradoxe de taille, il n’y a quasiment pas de plages à Valparaíso, l’ensemble du front de mer étant occupé par le port et une voie de chemin de fer. Pour se baigner, le plus simple est d’aller vers l’est, à Vina del Mar, station balnéaire type « Costa Brava » jouxtant Valpo et accueillant les flots croissants de touristes qu’attire la région.

Ce n’est donc pas la partie littorale de la ville, reine déchue du Pacifique, qui me semble la plus attrayante.  Quelques clubs y ont certes vu le jour, et des plans d’urbanisme ont pour but de le moderniser – en témoigne l’avenue Brasil et ses innombrables universités. Non, pour moi, les quartiers charmants, au sens propre, sont ceux des cerros au sud du port, Concepción, Carcel, Bellavista, ou encore Yungay. Si l’on fait fi des bancs de touristes qui viennent à raison s’y échouer en permanence, c’est probablement là que l’on peut le mieux capter l’âme de Valparaíso, avec cet indéniable air de Montmartre, son street-art, sa musique live, ces bars d’un autre temps, ces restaurants traditionnels, et ces rues pavées à l’ambiance bohême, nids d’artistes et de poètes en manque de romantisme.

 

Escaliers couleurs et street art à Valparaíso

Escaliers de couleurs à Valpo (Crédit photo : FL)

7 thoughts on “Valparaíso, mer d’odeurs et de couleurs

  1. Wow, superbe tableau mon vieux, ça donne envie d’y être !
    La diversité du champ lexical retransmet bien celle de la ville et de ses couleurs.
    Goo goo g’joob!

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