Le Winnipeg, Neruda et le franquisme

Au cours du mois d’août 2014 étaient commémorés les 75 ans du départ du Winnipeg pour le Chili. Ce bateau français transportait plus de 2000 réfugiés, fuyant la guerre civile espagnole, aidés par Pablo Neruda.

Lorsque les rebelles franquistes entrent en Espagne, en 1936, Pablo Neruda est consul du Chili à Madrid. Blâmé par les intellectuels de l’époque pour sa neutralité supposée, il prend finalement parti pour les républicains, largement influencé par la mort de son ami écrivain Frederico García Lorca, républicain lui aussi. Préférant s’éloigner du conflit, il émigre en France. C’est là qu’il prend conscience des conditions d’accueil déplorables des Espagnols qui ont fui le franquisme, installés dans des camps de fortune dans le sud.

Comme en témoigne España en el corazón (1937), sa poésie se politise, et il décide de passer à l’action. Tirant profit de ses connaissances et de sa notoriété, Pablo Neruda est nommé en 1939 par le président chilien Pedro Aguirre Cerda « consul spécial en charge de l’immigration » en France. De là, avec ses amis écrivains et l’appui du gouvernement chilien, il organise l’exil des réfugiés espagnols jusqu’au Chili. Au demeurant, cela lui permet de choisir les passagers ; il refuse  la plupart des trotskystes et des anarchistes, leur préférant les communistes staliniens (les courants communistes du camp républicain étaient nombreux et parfois frontalement opposés pendant la Guerre d’Espagne).

Pablo Neruda (Wikimedia Commons)

Un bateau chargé d’histoire(s)

Pablo Neruda contacte France-Navigation, compagnie créée en 1937 par les communistes français pour venir en aide aux réfugiés espagnols. On lui propose de mettre à sa disposition le Winnipeg, cargo français construit dans les chantiers de Dunkerque, qui servait auparavant à effectuer des relevées météorologiques et des traversées entre Marseille et l’Afrique du Nord. Le bateau est réaménagé pour accueillir les 2200 passagers et la centaine de membres d’équipage, et largue les amarres du site de Trompeloup, dans la commune de Pauillac (33), le 4 août 1939. A son départ, Pablo Neruda écrit : « Que la critique efface toute ma poésie si ça lui chante. Mais ce poème que j’écris aujourd’hui, personne ne le fera disparaître ».

Après un mois de traversée, le Winnipeg jette l’ancre à Valparaíso, le 3 septembre 1939. Il y débarque ses passagers, accueillis par les autorités chiliennes, qui voient dans cette arrivée massive de main-d’œuvre une véritable aubaine. Le bateau a été torpillé quelques années plus tard, par les Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale, après être brièvement  passé aux mains des Canadiens. Mais son histoire, selon les vœux de Pablo Neruda, est loin d’avoir sombré dans l’oubli et contribue aujourd’hui encore grandement à entretenir le mythe doré dont jouit le poète.

Article original paru sur le site du Petit Journal de Santiago

One thought on “Le Winnipeg, Neruda et le franquisme

  1. Merci Fab pour cet hommage. Mon grand père a vécu dans ces « camps de fortune » du sud de la France réservés aux réfugiés espagnols que tu évoques. Il n’a pas quitté le Pays pour rejoindre le Chili (ce qui me vaut d être là aujourd’hui 😉 ) , mais j’ai lu avec attention et plaisir ton article, en pensant à lui… Belles aventures et découvertes pour toi, belles lectures de tes recits pour nous.. Amicalement, Virginie

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