Chili, Pérou, Bolivie : des différends historiques aux rivalités frontalières

Entre le Pérou qui milite pour quelques grains de sable, la Bolivie qui se bat pour obtenir un accès à la mer, et le Chili qui fait la sourde oreille, la région est minée – littéralement, mais surtout par les conflits diplomatiques.

Le 27 août 2014, une centaine de Péruviens manifestaient dans le sud du pays, à la frontière avec le Chili, pour revendiquer leur souveraineté sur le « triángulo terrestre ». Soutien ferme de Lima : le président Ollanta Humala avait lui-même présenté quelques jours auparavant des cartes révisant la géographie locale, incluant ce triangle aux possessions péruviennes –alors qu’il est officiellement chilien. Colère de Santiago, qui prévenait en guise d’avertissement que la zone comportait encore des mines actives, souvenirs explosifs d’une histoire houleuse. Ces troubles pour s’approprier un triangle de 3,7 hectares (soit cinq terrains de foot), plus que des épiphénomènes, sont les signes révélateurs des nombreux différends frontaliers qui obscurcissent les relations diplomatiques du Chili avec ses voisins.

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Le fameux triangle terrestre, au nord du Chili (Crédit photo : Wikicommons)

Loin d’apaiser les esprits, mais en vue d’éviter le conflit ouvert, le ministre de l’Intérieur du Pérou déclarait après la dispersion de la manifestation : « Ce territoire est nôtre, et il n’est pas nécessaire de mettre des vies en danger pour le prouver ». Si les autorités péruviennes se permettent ce genre d’incartades, négationnistes plus qu’audacieuses, c’est que leur pays est fort de sa récente victoire devant la Cour internationale de justice (CIJ) dans une affaire qui l’opposait au Chili à propos des frontières maritimes. Là encore une histoire de triangle (les Sud-Américains sont apparemment très portés sur la géométrie). En 2008, Lima saisissait la CIJ pour obtenir une délimitation des eaux territoriales en fonction d’une ligne équidistante des côtes péruviennes et chiliennes – les Chiliens arguaient jusque-là que la limite des mers nationales dans la zone, particulièrement poissonneuse, devait suivre le parallèle, plus au nord. Au terme de la procédure, le 27 janvier 2014, la CIJ coupe la poire (et l’océan) en deux à l’avantage du Pérou : la délimitation des eaux territoriales suivra le parallèle pour les 80 premiers miles nautiques depuis la côte, et la ligne d’équidistance pour les 120 suivants. Les gouvernements des deux pays se plient à la décision, le Pérou se félicitant d’avoir récupéré 70 % des territoires qu’il demandait au travers de sa plainte.

Chili-Bolivie : le poids de l’histoire 

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas pour Lima que Santiago éprouve le plus d’inimitié, mais pour Sucre. Afin d’éclairer ces différends, il faut remonter à la guerre du Pacifique (ou « guerre du nitrate », ou « guerre du salpêtre ») qui oppose à la fin du XIXe siècle le Chili à la Bolivie et au Pérou. Ces pays n’ont pas cent ans quand le conflit éclate, en 1879. Les responsabilités sont partagées, et diffèrent selon de quel côté des frontières on se place. En bref, le Chili possédait des entreprises qui exploitaient le salpêtre au nord, en territoire bolivien, mais n’aurait pas obtenu les avantages fiscaux en la matière que promettait Sucre. Conséquence : l’armée chilienne attaque, et remporte la victoire en 1884. Résultat : une vingtaine de milliers de morts, le Chili augmente d’environ 25 % son territoire, le Pérou en perd proportionnellement autant, l’Argentine récupère quelques miettes au passage, mais surtout, la Bolivie est privée de sa région littorale. Avant la guerre, le pays avait 200 kilomètres de côtes ; à la fin des hostilités, 150 kilomètres séparent la Bolivie du Pacifique. Et plus d’un siècle plus tard, la pilule a toujours du mal à passer.

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« La Bataille d’Arica »  (1880) pendant la guerre du Pacifique, Juan Lepiani. Arica appartient désormais au Chili. (Crédit photo : Wikicommons)

La preuve ? La Bolivie est l’un des rares pays sans façade littorale à avoir une marine militaire. Composée de plus de 5 000 hommes et comptant une centaine de navires de toutes tailles, elle patrouille là où elle le peut, c’est-à-dire sur les fleuves amazoniens, et sur le lac Titicaca, à plus de 3 000 mètres d’altitude. Par ailleurs, dans l’article 268 de la Constitution du pays votée en 2009, l’Etat bolivien affirme « son droit […] imprescriptible sur le territoire qui lui donnait accès au Pacifique », et que le récupérer « par des moyens pacifiques ou grâce à l’armée […], est un objectif permanent auquel l’Etat bolivien ne saurait renoncer ». Le ton est donné. Le comble est sans doute que la Bolivie a un « jour de la mer » : tous les 23 mars, le pays célèbre avec amertume l’époque dorée où rien n’empêchait son peuple de rejoindre « son » océan. A cette occasion, une devise, apprise dès le plus jeune âge en Bolivie, refait surface : « La mer nous appartient de droit, et la récupérer est notre devoir ».


L’échec des négociations

Convaincus de mériter un accès à l’océan Pacifique, les Boliviens ont d’abord tenté de négocier avec Santiago sur le plan diplomatique. Les deux pays étaient sur le point d’arriver à un accord au milieu des années 1970 grâce à la connivence des dictateurs Hugo Banzer et Augusto Pinochet. En février 1975, après une rencontre emblématique à Charaña, à la frontière bolivo-chilienne, les deux hommes renouent les liens diplomatiques, rompus en 1962 pour une mésentente vieille de trente ans à propos du fleuve binational Lauca. Dans la continuité de ce rapprochement, début 1976, le Chili propose à la Bolivie la cession d’ « une zone maritime souveraine, attachée au territoire de la Bolivie par une bande territoriale également souveraine ». Mais pour être légalement valide, le projet doit recevoir l’accord… du Pérou, conformément au Protocole de 1929 qu’a signé avec lui le Chili. Or, Lima n’avalise pas l’initiative chilienne, mais propose l’internationalisation d’un trapèze de 66km² de terre, entre le Chili, le Pérou, et la Bolivie. Refus offusqué du gouvernement chilien, estimant qu’avec une telle proposition, le Pérou ne répond pas à une demande d’autorisation de cession d’un territoire à la Bolivie, mais interprète à son avantage le Protocole de 1929, essayant d’accroître géographiquement sa souveraineté (quitte à la « partager »), et ce au détriment du Chili. Les négociations en restent là.

Et c’est ainsi que depuis le milieu des années 1970, il n’y a plus de relations diplomatiques entre les deux pays. Certains projets ambitieux ont  cependant vu le jour pour relier la Bolivie au Pacifique, comme la construction d’un tunnel long de 150 kilomètres, sous la frontière péruano-chilienne, qui aboutirait sur une île artificielle à quelques encablures de la côte. Techniquement faisable, ce projet rencontre surtout des oppositions politiques : personne ne veut d’un tunnel sous sa frontière, et la Bolivie demande un accès à la mer en bonne et due forme, pas la plus longue canalisation du monde –même si on peut y faire passer des trains et des voitures.

Refus de diplomatie et instrumentalisation politique

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Toutes ces régions appartenaient auparavant au Pérou ou à la Bolivie, et comme le mentionne la carte, « la représentation des frontières ne fait pas nécessairement autorité » (Crédit photo : Wikicommons)

Dans les faits toutefois, la Bolivie a obtenu avec le traité de 1904 « la liberté de transit commercial la plus étendue sur son territoire et dans [l]es ports [chiliens] situés sur le Pacifique » (possibilité d’installer des douanes dans les ports d’Arica et d’Antofagasta, exonérations partielles des droits de transit par le Chili…). C’est précisément ce traité, par lequel la Bolivie reconnaissait la perte de son territoire, que le président bolivien Evo Morales veut contester lorsqu’il lance, en avril 2013, une procédure contre le Chili devant la CIJ. A l’heure actuelle, Santiago a demandé à la Cour de se déclarer incompétente pour trancher le dossier, et les deux parties ont jusqu’à février 2015 pour argumenter leurs positions. Ce qui n’empêche pas les deux pays de se livrer à de bruyants échanges de vidéos dans l’intervalle.

Des négociations bilatérales avaient pourtant été relancées en 2007 par la présidente Michelle Bachelet, pour trouver un moyen terme. Mais « Evo » a préféré le coup d’éclat. Les dirigeants de la région ont compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à flatter voire à exalter les nationalismes : Humala manifestait lui avec les Péruviens pour réclamer la cession du « triángulo terrestre » pendant sa campagne présidentielle. Plus encore qu’il n’entretient les rivalités historiques à des fins électoralistes, ce genre de comportements grève profondément tout espoir d’entente et de rapprochement entre les pays d’Amérique Latine, handicapant par suite l’essor et le développement du continent. A l’heure où celui-ci a fait de l’intégration économique et de la liberté de circulation des hommes et des marchandises des objectifs à atteindre, une définition consensuelle des frontières semble plus que jamais s’imposer comme une impérieuse nécessité.

Article original paru dans le sixième numéro du Jeu de l’Oie, la revue internationale de Sciences-Po Lille

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